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Le transfert de la capitale en un
nouveau site sur le plateau central du Brésil
a eu un but bien précis, dans la vision
de ceux qui en ont conçu l'idée.
Il s'agissait avant tout de créer un noyau
de développement des vastes régions
de l'intérieur, à peu près
désertes, tout en abandonnant Rio de Janeiro
qui, pour diverses raisons, ne paraissait plus
à même de remplir son rôle
comme siège de la vie politique nationale.
Lorsque le projet de Brasilia fut réalisé
sous l'inspiration du président Kubitschek,
on espérait qu'il pourrait contribuer à
la solution de problèmes urgents, découlant
de l'essor du pays. Son trait principal était
justement l'accélération du déVeloppement,
un développement envisagé non plus
seulement sur le littoral, mais vers l'intérieur,
vers le sertâo, c'est-àdire le «
grand désert » du Goiás,
du Mato Grosso et de l'Amazonie.
Quinze ans ont passé et pas mal d'événements
politiques sont intervenus, en marge du projet.
Il est donc intéressant et d'une certaine
opportunité de se demander quels en sont
aujourd'hui les résultats. Comment Brasilia
répondelle à l'idéal de ses
fondateurs? Quelles conséquences le transfert
a eues sur l'évolution politique du pays
et, partant, dans quelle mesure l'entreprise a
vraiment contribué à détourner
les soins officiels vers le sertâo, inconnu
et inhabité, tout en atténuant l'attention
obsessive envers les modèles d'outre-mer
dont Rio a toujours été le principal
véhicule transmetteur? Ce que les Brésiliens
appellent l'intériorisation est-il effectif,
dans son double sens anthropo-gèographique
et psychologique? C'est ce à quoi je vais
tâcher de répondre dans cette courte
étude.
Rappelons, tout d'abord, que l'idée de
quitter Rio de Janeiro et de bâtir la capitale
à l'intérieur était un vieux
rêve national, qui a la valeur d'un symbole.
Il datait de l'indépendance (1822). Nous
nous rendons compte aujourd'hui, plus facilement,
que le mythe, le symbole, la formule magique jouent
un rôle considérable dans l'histoire
des peuples. L'âme collective s'alimente
de tels phénomènes de l'inconscient
qui, souvent, remuent des contenus bien plus profonds
que n'importe quels événements objectifs.
Il est ainsi possible de concevoir l'histoire
du Brésil sous l'image d'une dialectique
de trois mythes qui, en tant que paramètres,
semblent conduire son évolution historique
et s'épanouir dans l'espace géopolitique,
en moulant le caractère national brésilien.
Il y a eu tout d'abord le mythe du Paradis tropical.
Depuis Colomb, les colonisateurs qui ont débarqué
sur ces plages d'une blancheur de neige, bordées
d'élégants palmiers, aux vertes
ondes farouches et au ciel d'azur, se sont laissé
séduire par la beauté incomparable
de la nature encore vierge. Dans une atmosphère
aphrodisiaque, ils s'émerveillèrent
de la nudité des Indiens qui les trompa
avec l'image illusoire du bon sauvage, amical,
innocent et pur. L'imagination de la Renaissance
s'était mise à la recherche délibérée
du paradis sur terre, du Nouveau Monde
que les navigateurs ibériques étaient
en train de découvrir pour l'Europe. Par
Montaigne, puis par Rousseau, le mythe s'est emparé
du mouvement romantique. Mais, au Brésil
même, il peint la toile de fond de la société
patriarcale, bâtie sur l'esclavage africain
et la monoculture du sucre.
Toutefois, lorsque le colonisateur portugais
s'est décidé à quitter les
côtes pour pénétrer à
l'intérieur des terres, il s'est tout d'un
coup rendu compte, à sa cruelle surprise,
que les Indiens n'étaient pas des innocents
sans malice, mais des cannibales, assoiffés
de sang, dont la résistance augmentait
à mesure qu'il s'avançait sur leurs
terrains de chasse. La nature ne les accueillait
pas les bras ouverts, mais déchaînait
contre eux - comme sur un tableau de Bosch - les
fièvres, les insectes, les serpents venimeux,
les montagnes abruptes, les fleuves aussi larges
que des bras de mer, les pluies diluviennes, la
forêt vierge impé nétrable,
tous les pièges des tropiques. Claude Lévi-Strauss
a considéré le Mato Grosso comme
le milieu naturel le plus hostile que l'homme
ait j amais affronté. L'antithèse
de la vision édénique a donc été
la hantise de L'Enfer vert. Les effets sociaux
de ces tristes tropiques se réduisent en
un seul mot : sous-développement. L'attitude
envers ce milieu naturel, de la part du positivisme
scientifique et littéraire du XIX et de
la première moitié du XX siècle,
est purement négative : les tropiques sont
hostiles à la race blanche, ils sont habités
par des « hommes de couleur » ignorants,
paresseux, obscènes, inférieurs
et non civilisables. Dans la littérature
brésilienne, l'opinion européenne
se traduit en une expression de pessimisme et
de cynisme destructeur envers l'avenir et les
possibilités culturelles du pays.
Un troisième mythe surgit cependant, pour
surmonter les deux autres en une synthèse
créatrice : l'Eldorado. C'est ce que, historiquement
parlant, on désigne comme l'épopée
des bandeirantes Au XVII siècle, un capitaine
de prestige levait son drapeau (Bandeira)
et, sur son ordre, quelques centaines, souvent
quelques milliers de gens de toute classe, couleur
et espèce partaient vers l'inconnu, à
la recherche des esclaves indiens, de l'or et
des pierres précieuses. « On dirait
une race de géants », a remarqué
Saint-Hilaire. C'est sans doute le phénomène
le plus dynamique de l'histoire du Brésil.
Notez que l'entreprise était collective,
presque féodale, alors que les rush américains
du XIX représentent des affaires purement
individuelles. Partis de Sâo Paulo, les
bandeirantes ont presque atteint les Andes et
plus que doublé l'étendue du territoire,
pour finalement découvrir l'or et les diamants
à Goiàs et dans la région
des « mines générales
» (Minas Gerais). Puis le mouvement a brusquement
cessé. Pendant deux cents ans, le vaste
sertâo a été abandonné,
sauf par quelques autres vagues de pionniers qui
se sont succédé comme celles du
caoutchouc en Amazonie et du café à
São Paulo, à la traîne de
nouveaux courants d'immigration.
L'esprit bandeirante, lui, est toujours vivant.
C'est l'instinct nomade, le désir de partir,
d'explorer, de s'établir et repartir sans
cesse, de ceux qui vont à la recherche
de
cette fille du sort,
de royaume en royaume,
fidèles courtisans
d'un volage fantôme.
Brasilia est l'aboutissement de l'épopée.
Et la conception typiquement brésilienne
du développement (ce qu'on appelle le desenvolvimentismo),
c'est-à-dire l'industrialisation à
toute allure, n'est autre chose qu'une forme moderne
de l'instinct du conquérant d'autrefois.
Dans ce sens, le président Kubitschek
a été le dernier des bandeirantes,
avec tous leurs défauts et toutes leurs
vertus. Son administration (1956-1961) marque
le commencement du grand essor économique
du pays qui, interrompu par l'inflation et l'agitation
politique des années 61/64, s'accélère
à partir de 1967-1968, au cours de ce qui
est désigné comme la Révolution
brésilienne.
La construction de Brasilia est donc une borne,
un tournant décisif de l'histoire du Brésil.
Elle symbolise la volonté de vaincre les
conditions mortifiantes du sous-développement
- le retard, l'ignorance, la misère, la
maladie, les injustices qui ont été
léguées par les siècles de
colonisation. Malgré l'ambiguïté
des événements politiques qui se
sont succédé après le transfert
de la capitale, Brasilia signifie, dans l'espace,
ce retour vers le sertâo qui est dans la
tradition la plus pure des bandeiras alors que,
dans le temps, elle reflète le caractère
essentiellement « futuriste » de la
poussée en avant.
Quinze ans sont suffisants pour juger des effets
du transfert dans le déroulement de la
vie politique brésilienne. Ainsi, par exemple,
la crise des années 1961-1964 se manifeste
par un quasi-abandon de Brasilia. Le président
Quadros déteste la ville où il est
censé demeurer. C'est le moment, pour la
nouvelle capitale, des plus graves dangers. Pourtant,
le transfert est irréversible et toute
la force de l'opposition, suscitée pendant
l'administration Kubitschek, est insufrisante
pour déclencher un mouvement de retour
en arrière. Quadros s'isole dans son palais,
s'embourbe, s'ennuie : il perd tout contact avec
les masses, ce qui est fatal à un démagogue.
Sa tentative de coup d'État dictatorial,
en août 1961, aboutit à un échec
et il renonce à la présidence.
Les jours qui suivent sont dramatiques. Pour
la première fois, ce n'est pas la garnison
de Rio (la l'° armée) qui dit le dernier
mot, lors d'une crise constitutionnelle.
La prise du pouvoir par le vice-président
Goulart est garantie grâce aux forces stationnées
au Rio Grande do Sul. La débâcle
économique et politique du gouvernement
des gauches suit pourtant son cours, parallèlement
à un abandon presque complet de la capitale
par le président de la République
qui, à la limite du désespoir, tâche
en vain de rallier à sa cause les marins
et arrimeurs de Rio.
De nouveau, lors du coup d'État du 31
mars 1964, la garnison de Rio est la dernière
à se prononcer pour la Révolution.
Ce n'est plus à Rio, en somme, que se décide
le sort de la nation. Le Brésil est devenu
trop grand, trop complexe. Dans un pays aux dimensions
d'un continent, les forces sociales et politiques
jouent chacune à sa manière, selon
leur distribution régionale et leurs intérêts
discordants, et c'est à Brasilia que le
faisceau aboutit, le résultat n'étant
plus déterminé par tel ou tel élément
particulier, que ce soient les planteurs et industriels
de São Paulo, les bureaucrates de Rio,
les intellectuels, les journalistes ou l'Armée.
C'est la volonté de la nation tout entière,
mesurée en tant que somme de tous ces intérêts,
qui s'exprime et se concilie à Brasilia.
En fait, Rio est instinctivement attirée
vers tout ce qui est étranger, mais dans
un sens particulier : vers ce qui est gai, exubérant,
extraverti, source d'art et de jouissances plus
légères. Ce caractère tant
soit peu artificiel de l'ancienne capitale - qui
avait nourri une immense bureaucratie oisive,
à la recherche des conforts et des illusions
d'une civilisation importée - est la raison,
négative dirions-nous, du projet du transfert.
Rio n'a pas le climat, ni physique, ni moral,
pour servir de siège à un gouvernement
efficient qui se donne la tâche austère
d'affronter les problèmes gigantesques
du développement. En tant qu'expression
suprême de cette vision du Paradis tropical
dont j'ai parlé tout à l'heure,
Rio est devenue une sorte de Cythère, entourée
par toutes les séductions de son atmosphère
luxurieuse. Au bord de la mer, à Copacabana
ou Ipanema, des milliers de belles filles brunes,
portant leurs mini-bikinis pour le plaisir des
yeux, composent un tableau radieux de dolce vita
en version touristique moderne. Ces plages offrent
un soulagement à la chaleur étouffante
de l'été qui s'abat sur le centre
commercial. Le travail y est marqué par
les frustrations du conflit inévitable
entre l'appel de la plage et les exigences contradictoires
de l'activité économique moderne.
C'est ainsi que les gouvernements d'autrefois
s'efforçaient d'y créer une métropole
aussi merveilleuse et confortable que possible,
ce qui était dans l'intérêt
des bureaucrates cariocas, mais pas nécessairement
de tous les autres Brésiliens. Les autorités
fédérales étaient sujettes
aux pressions de l'opinion publique locale et
souvent enclines à s'occuper d'affaires
purement municipales, comme par exemple lorsqu'un
incendie dans un nightclub à la mode provoqua
l'intervention du ministre de la Justice, responsable
des pompiers. Evidemment, l'ambiance délicieuse
de Saint-Tropez ou de Miami n'est pas exactement
ce dont on a besoin pour éprouver l'efficacité
du pouvoir.
Il s'agissait donc, doublement, de quitter physiquement
ce milieu séducteur pour un autre, plus
sauvage, où l'on serait mieux à
même de concentrer son attention sur les
besoins de l'arrière-pays sous-développé.
Ceux qui, à Brasilia, se plaignent d'un
ennui mortel donnent par cela même raison
à l'idée du déménagement.
Car, puisqu'on n'a pas de quoi s'amuser à
Brasilia, on travaille : voilà bien l'intention
du projet!
Rio n'a cependant rien perdu de son importance,
depuis le départ du gouvernement fédéral.
Elle l'a tout simplement libéré
: aujourd'hui, l'État de Rio de Janeiro,
qui comprend la ville et l'ancienne province de
ce nom, est la troisième unité de
la fédération en population et la
deuxième en puissance économique
(avec 17 % du produit national brut). Concilier
le travail et le plaisir, c'est maintenant l'affaire
des Cariocas. Its sont d'ailleurs passés
maîtres dans cet art admirable - ce qui
est tout à leur honneur, dans notre cruelle
époque qui découvre les limites
humaines de la civilisation industrielle.
L'autre idée maîtresse de Brasilia
- qui est celle de créer un instrument
artificiel de l'État pour détourner
vers l'Ouest le flot de la migration interne qui
se déverse vers le Sud, à la recherche
de travail et de meilleures conditions de vie
- a été rudement mise à l'épreuve.
La réponse, dans ce cas, n'est pas encore
définitive. Il est évidemment trop
tôt, comme l'ont montré les cens
de 1960 et 1970, pour que se produise un mouvement
démographique assez puissant pour contrecarrer
la vague de tra vailleurs déferlant sur
São Paulo et les autres Etats prospères
du littoral méridional. Pourtant, en moins
de vingt ans, la population du district fédéral
est passée de 0 à 800 000. Trois
cent mille personnes habitent le « planpilote
», c'est-à-dire la ville proprement
dite et sa banlieue résidentielle immédiate.
Le reste est réparti dans une série
de « villes satellites », conçues
pour absorber l'excédent de travailleurs
et professionnels de toute espèce qui,
par milliers, immigrent chaque année. L'influence
culturelle et les ressources éducationnelles
et médicales de la capitale se font sentir
non seulement au nord de Minas Gerais et au sud
de Goiás mais sur un rayon de plus de 2
000 kilomètres, jusqu'en Amazonie.
Le concept de Brasilia en tant que « capitale
routière » s'est traduit, du temps
même du président Kubitschek, par
la construction de la route allant à Belém,
aux bouches de l'Amazone. Ce concept s'est épanoui
au cours des dernières années, à
la suite de la politique du président Médici
visant à ouvrir à l'occupation de
l'homme civilisé le plus vaste vide démographique,
la dernière « frontière humaine
» de la planète. Un réseau
routier de plusieurs milliers de kilomètres,
conçu en tant qu'instrument de conquête
du sol, sera bientôt terminé. On
pourra aller en voiture, sur route goudronnée,
de Brasilia à Caracas, via Manaus - une
distance comme de Madrid à Moscou.
Mais il est un autre aspect de l'idée
de Brasilia sur lequel je désire maintenant
attirer l'attention des lecteurs.
Ce qu'on appelle déjà le «
miracle brèsilien » ne peut être
compris exclusivement en termes de boom capitaliste.
Malgré l'importance indéniable de
l'initiative privée dans l'économie
du pays, surtout en ce qui concerne le développement
de l'industrie de São Paulo et de l'agriculture,
il nous faut faire ressortir un autre facteur
qui, à mon sens, joue un rôle aussi
considérable. Ce facteur, c'est le Plan.
Les Brésiliens veulent évidemment
profiter du meilleur des deux mondes possibles,
de sorte que presque toute l'infrastructure économique
du Brésil est déjà aux mains
de l'État qui possède des moyens
d'action extraordinairement puissants pour diriger
sa croissance. Dans ce sens, il est plus socialiste
que n'importe quel pays occidental.
Le régime brésilien peut être
défini comme une technocratie civile et
militaire. Ces technocrates sont des fana tiques
du Plan, selon la double considération
des exigences de Sécurité et de
Développement (Segurança e Desenvolvimento),
la formule officielle de l'Ecole supérieure
de guerre. Le secret du succès du régime
se trouve dans sa stabilité, garantie par
les Forces armées, qui donne aux investissements,
nationaux et étrangers, la confiance nécessaire
aux entreprises de longue portée et permet
aux techniciens l'exécution de leurs plans,
selon un programme qui dépasse l'avenir
immédiat des administrations transitoires.
Or, la philosophie du Plan, c'est Brasilia qui
l'a consacrée. Sa première application
en date, c'est en effet le Plan pilote de la nouvelle
capitale, ainsi qu'il a été élaboré
par l'architecte Lucio Costa, le gagnant du grand
concours de 1956. Ce ne sont donc pas les économistes
avec leur modèle de plan quinquennal soviétique,
ni les militaires avec leurs plans stratégiques
d'état-major, ce sont les architectes et
urbanistes qui, les premiers, ont formulé
cette technique et l'ont appliquée à
une oeuvre collective.
Descartes soutenait que les édifices dont
un seul architecte était responsable se
trouvaient être généralement
plus élégants et commodes que ceux
que plusieurs avaient tenté d'améliorer.
C'est ainsi que la construction de Brasilia fut
laissée aux soins d'un seul dictateur de
génie: Oscar Niemeyer, décision
qui assura l'unité du projet et de son
exécution.
Voilà ce qui, je crois, constitue non
seulement le trait original du , « modèle
» brésilien de développement,
mais aussi la physionomie particulière
de la transformation psychologique qui affecte
ce peuple (ce que Jung appellerait la Wandlung
de son âme collective). Il est sans nul
doute remarquable qu'un peuple essentiellement
émotif et intuitif, un peuple à
l'imagination débordante, mais dépourvu
de toute habitude méthodique, de tout «
esprit de géométrie », de
tout talent d'organisation, un peuple imprévoyant
qui a toujours eu recours à l'improvisation
et au génie débrouillard, et qui
ignorait tout du travail d'équipe, se mette
tout à coup à planifier son destin
de façon rationnelle et pragmatique.
Brasilia, c'est la révolution cartésienne,
le nouvel âge de raison. Ce qui est d'autant
plus curieux que nous sommes, en Occident, au
beau milieu d'une époque qui se plaît
à exalter l'irrationnel. Ce n'est pas en
vain que Descartes est considéré
non seulement comme le grand maître de l'âge
de la Raison, mais aussi comme le fondateur de
l'urbanisme moderne. C'est Descartes qui a traduit
les idées architecturales de la Renaissance
et du Baroque en de solides principes de pensée.
« En considérant leurs édifices
chacun à part, dit-il en se référant
aux anciennes cités, on y trouve autant
et plus d'art qu'en ceux des autres; toutefois,
à voir comme ils sont arrangés,
ici un grand, là un petit, et comme ils
rendent les rues courbées et inégales,
on dirait que c'est plutôt la fortune que
la volonté de quelques hommes usant de
raison qui les a ainsi disposés. »
La volonté de quelques hommes usant de
raison voilà le postulat du plan urbanistique
moderne! C'est aussi le principe qui a présidé
au projet du transfert et de la construction de
Brasilia. C'est surtout la ligne d'action qui
inspire la technocratie dans l'application de
son modèle de développement à
toute allure.
Le mérite de Brasilia, comme celui du
« miracle » économique, c'est
d'avoir été planifiée et
construite selon une organisation de travail -
un résultat d'autant plus exceptionnel
qu'il n'existait pas au Brésil de tradition
urbanistique. Elle n'existe d'ailleurs pas encore.
Même pour des villes qui ont été
fondées sur un plan, comme Belo Horizonte,
par exemple, capitale de Minas Gerais (1897),
ou Goiania capitale de Goiás (1934), la
croissance a été laissée
au hasard. Ces villes sont en train de devenir
des monstres. Tel São Paulo qui, avec ses
8 ou 9 millions d'habitants, sera bientôt
l'une des plus grandes (et des plus anarchiques)
cités du monde. Il n'est peut-être
aucun autre aspect de la vie collective des Brésiliens
où leur génie (et leur vice...)
d'improvisation ne soit si notoire que dans la
manière insouciante avec laquelle ils laissent
pousser les grandes villes-champignons.
Brasilia, quels que soient les défauts
qu'on puisse lui reprocher, représente
pourtant une sorte de manifeste, une déclaration
de principe, un geste. Son origine se place à
un moment historique caractérisé
par l'accent sur le pragmatique et le rationnel,
en tant qu'oeuvre commune de militaires, d'économistes,
d'administrateurs, de brasseurs d'affaires, d'ingénieurs.
Depuis Brasilia, le devoir semble s'imposer aux
élites brésiliennes de n'exécuter
aucun projet important qu'après un travail
préliminaire de planification par équipe
et en ayant soin de laisser de côté
les circonstances aléatoires de la politique
partisane. Il semble qu'elles lisent le Discours
de la méthode pour bien diriger leur pensée
vers un but clair et précis...
Toutefois, il faut bien reconnaître - car
c'est la première fois que le talent national
pour le travail rationnel s'est manifesté
- que l'enthousiasme des néophytes n'a
pu éviter des fautes, des exagérations,
des détours regrettables.
On peut signaler à Brasilia trois sortes
d'erreurs. La première provient de la non-exécution
du programme, c'est-à-dire de la trahison
du Plan pilote de Lucio Costa. Comme exemple,
la croissance non prévue de certains quartiers
commerciaux (sur l'avenue W-3) et le retard apporté
à arboriser les quartiers résidentiels.
Il est évident que la ville a un dynamisme
propre et que l'on ne peut planifier exactement
que pour un avenir immédiat. Lucio Costa
ne pouvait prévoir l'expansion colossale
de l'industrie automobile, mais il me semble quand
même impardonnable qu'aucune mesure n'ait
été prise, jusqu'à présent,
pour pourvoir la capitale d'un système
satisfaisant de transports collectifs rapides,
de surface. Il est difficile d'admettre que, dans
un pays pauvre et neuf, toute la classe moyenne
soit censée se munir de Volkswagen. Le
piéton, lui, est oublié, persécuté,
renversé, tué. Sur les 15 kilomètres
de l'axe résidentiel de la ville, les voitures
se précipitent à toute vitesse,
comme sur un autodrome, et le résultat
est l'un des taux d'accidents les plus élevés
du monde.
Le second type d'erreurs provient de la prééminence
des considérations purement esthétiques
sur les considérations fonctionnelles.
Le dogmatisme de la nouvelle esthétique
architecturale explique la manie de bâtir
tous les immeubles, soit appartements, soit bureaux,
sous forme de rectangles vitrés. Les préjugés
de la Bauhaus ont sans doute une raison d'être
dans un climat tempéré, mais est-il
concevable, dans un pays chaud, d'édifier
ces ènormes serres, ces étuves qui
vous étouffent, simplement parce que c'est
le canon du Corbusier ou de Gropius?
Un troisième groupe de manquements résulte
d'un esprit de géométrie abusif.
C'est le péché de fanatisme. Brasilia
est accusée d'être froide, monotone,
désespérante. Evidemment, toute
cité moderne récemment construite
manque d'âme. Peut-il en être autrement?
Seule la patine du temps adoucit les contours
et réchauffe l'atmosphère urbaine.
Il est indéniable pourtant que Brasilia
a un caractère quelque peu socialisant,
qui s'explique par le désir délibéré
de mêler les classes et d'éviter
les voisinages trop scandaleux de luxe et de misère.
On a même accusé Brasilia d'être
< totalitaire », une sorte d'Alphaville,
de 1984 orwellien. C'est peut-être vrai...
mais dans le sens du marxisme-léninisme
de quelques-uns de ses apôtres.
Une autre espèce singulière de
fanatisme se situe dans le style des signalisations
(ou manque de signalisations) et des adresses.
Les quartiers n'ont point de noms, mais des chiffres
cabalistiques. En voici un exemple : SQS-315-H-412.
Cela signifie qu'on habite à l'unité
de voisinage (Super-quadra) n° 315, dans l'aile
sud. La série 300 est à l'ouest,
entre les avenues W-2 et W-3. On compte do 1 à
16, à partir du centre de la ville : la
315 est donc l'avantdernière SQ du eôté
sud-ouest. La lettre H indique le bloc; ou bâtiment
(en général une dizaine par Super-quadra),
mais la localisation de chaque immeuble dans le
quartier n'est pas toujours facile à trouver.
Le dernier numéro indique l'appartement
12 au quatrième étage. C'est rationnel.
C'est aussi du Kafka. Les emplacements ne sont
pas toujours logiques et on ne peut pas, malheureusement,
les connaître tous par coeur. Après
trois ans, je continuais à me perdre, et
je n'ai pourtant pas très mauvaise mémoire
et j'ai un certain sens de l'orientation. On a
besoin de signes, d'indications et, la plupart
du temps, ils n'existent pas. C'est un labyrinthe
sans fil d'Ariane...
Nonobstant, il serait injuste de nier que l'idée
du Plan à Brasilia possède certaines
vertus pédagogiques. Elle habitue à
penser. Elle exige une technique opérationnelle,
exécutée avec persistance et continuité,
sans interruption ou ébranlement. En tant
que peuple d'intuitifs, porté à
confier au hasard la solution de ses problèmes
et à se tirer d'affaire grâce au
système D (puisque, comme observait Clemenceau,
grand psychologue, le Brésilien est trop
intensément latin pour résister
à la tentation de précipiter les
événements), la clarté et
la précision de la planification constituent
un avantage, en compensant ce qui peut lui manquer
en matière de raisonnement. De là,
je répète, l'importance pédagogique
de Brasilia dont les défauts de détail
ne peuvent compromettre la valeur du tout.
Pour conclure. Les nouvelles capitales ont toujours
eu un dessein manifeste, concret, de nature géopolitique;
et un sens caché, secret, symbolique. Or,
la connexion occulte est plus forte que la connexion
apparente, disait déjà notre vieil
Héraclite.
C'est le désir d'échapper à
l'emprise du clergé d'Amon, à Thèbes,
qui poussa le pharaon Akhenaton à construire
sa nouvelle capitale au site de Tell El-Amarna.
Ce sont les exigences de la sécurité
de l'Empire, rénové par le christianisme,
qui induisirent Constantin à abandonner
Rome pour Byzance. Mais Constantinople et l'Horizon
d'Aton eurent des conséquences religieuses
et historiques qui transcendent le calcul politique
immédiat.
Charles Quint s'installe à Madrid pour
des raisons de santé, mais son fils Philippe
II veut, à partir de ce donjon de la péninsule,
consolider la politique centralisatrice de Castille.
Louis XIV à Versailles rompt avec Paris,
qu'il déteste, puis il soumet l'aristocratie
à l'absolutisme royal. La rupture, cependant,
prépare la chute de la Bastille. Le tsar
Pierre le Grand décide « d'ouvrir
une fenêtre sur l'Europe », en fondant
Saint-Pétersbourg. Se rendait-il compte
alors des conséquences à long terme
d'un geste qui allait, par suite de la création
d'une immense façade de culture occidentale,
aboutir deux cents ans plus tard à la Révolution
russe et au retour de la capitale à Moscou?
Le désir de trouver un compromis entre
les seigneurs esclavagistes du Sud et les entrepreneurs
yankees du Nord conduit certains sénateurs
clairvoyants à se mettre d'accord sur le
site de Washington, comme capitale fédérale
des Etats-Unis. Mais ils ne se doutent guère
que leur choix géographique assurera, quelque
soixante ans plus tard, le triomphe de l'Union
contre la Sécession des États sudistes.
Canberra est de même un compromis heureux
dans la querelle entre Sydney et Melbourne. Et
Ottawa, entre le Québec, de langue française,
et l'Ontario anglais.
Septième cité bâtie au même
endroit, la Nouvelle-Delhi célèbre
l'aboutissement du grand dessein impérial
britannique. A peine achevée, elle en sonne
le glas. Mais voilà qu'en devenant la capitale
de l'Inde indépendante, elle lui assure
la transmission de l'idée impériale
et l'efficacité du civil service anglais.
Ataturk a eu de fortes raisons stratégiques
pour reculer jusqu'à Ankara son quartier
général, dans la guerre contre la
Grèce. Puis il s'y installe, car il veut
rompre avec le passé ottoman révolu,
dont le symbole est Istanbul, de même qu'il
désire reconstruire la Turquie moderne
aux sources mêmes de la force turque, au
plateau d'Anatolie.
A Brasilia, c'est un mouvement contraire à
celui de Pierre le Grand et qui a plus de rapports
avec les visées de Mustapha Kemal : il
s'agit de quitter la fenêtre des régions
côtières cosmopolites, pour se tourner
vers le coeur du pays.
Voici le rôle de Brasilia : l'homme tropical
doit filtrer, analyser. sélectionner, discriminer
avec minutie, de façon à ne point
gâter l'équilibre instable et délicat
de la coexistence biologique dans ce milieu surchauffé.
Pour éviter les épidémies,
les inondations, l'érosion qui peuvent
tout détruire en un moment, il doit s'isoler,
se protéger, se débarrasser du surplus.
Il doit faire en sorte que le milieu, surchargé
de force vitale, ne l'absorbe et ne le suffoque.
Nous dirions même qu'il doit s'introvertir,
s'intérioriser. Voilà la justification
théorique de Brasilia, selon l'essayiste
brésilien Miran Latif (L'Homme et les tropiques).
Sur le Plateau central, dans l'isolement, la tranquillité
et le silence de la nouvelle capitale, derrière
la protection de ses grandes fenêtres de
verre, l'homme sera à même de contempler
le tout d'un point de vue plus confortable, dans
les meilleures conditions d'ambiance pour la planification
centralisatrice d'ensemble. Là se trouve
l'horizon nécessaire pour abstraire et
observer les divers « Brésils >
(Jacques Lambert), en les intégrant dans
une seule perspective et en accueillant d'Europe
et des Etats-Unis ce qui peut lui être profitable
en tant qu'idées et moyens d'action, tout
en laissant de côté, aux archives,
ce qui n'est pas immédiatement utile.
La capitale cartésienne définit
un nouveau chapitre de l'histoire du Brésil
: celui du take off économique - n'atelle
pas, d'ailleurs, la forme d'un avion et ne dépend-elle
pas surtout de l'aviation pour ses contacts? Elle
est le produit de l'intuition des besoins du pays
et de sa grandeur future - et voilà que
l'oiseau que dessine le Plan pilote en est le
symbole.
Pour la première fois, l'homme occidental
fait face à la forêt vierge avec
des chances de succès et se fixe convenablement
en son centre. Le Brésil est effectivement
le premier exemple de l'établissement,
au beau milieu des tropiques, d'une société
multiraciale, industrielle, de culture occidentale
et latine.
« Capitale de l'espoir », comme l'a
proclamé Malraux civitas ubi silva fuit
-, de ce poste de commandement central, le plan
stratégique de développement s'épanouit
à l'échelle du pays, et toutes les
énergies de la nation sc concentrent pour
la tâche grandiose d'y bâtir une nouvelle
puissance et une nouvelle civilisation.
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