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BRASILIA QUINZE ANS APRÈS
Revue Diogéne - 91, 1975

 
 

Le transfert de la capitale en un nouveau site sur le plateau central du Brésil a eu un but bien précis, dans la vision de ceux qui en ont conçu l'idée. Il s'agissait avant tout de créer un noyau de développement des vastes régions de l'intérieur, à peu près désertes, tout en abandonnant Rio de Janeiro qui, pour diverses raisons, ne paraissait plus à même de remplir son rôle comme siège de la vie politique nationale. Lorsque le projet de Brasilia fut réalisé sous l'inspiration du président Kubitschek, on espérait qu'il pourrait contribuer à la solution de problèmes urgents, découlant de l'essor du pays. Son trait principal était justement l'accélération du déVeloppement, un développement envisagé non plus seulement sur le littoral, mais vers l'intérieur, vers le sertâo, c'est-àdire le « grand désert » du Goiás, du Mato Grosso et de l'Amazonie.

Quinze ans ont passé et pas mal d'événements politiques sont intervenus, en marge du projet. Il est donc intéressant et d'une certaine opportunité de se demander quels en sont aujourd'hui les résultats. Comment Brasilia répondelle à l'idéal de ses fondateurs? Quelles conséquences le transfert a eues sur l'évolution politique du pays et, partant, dans quelle mesure l'entreprise a vraiment contribué à détourner les soins officiels vers le sertâo, inconnu et inhabité, tout en atténuant l'attention obsessive envers les modèles d'outre-mer dont Rio a toujours été le principal véhicule transmetteur? Ce que les Brésiliens appellent l'intériorisation est-il effectif, dans son double sens anthropo-gèographique et psychologique? C'est ce à quoi je vais tâcher de répondre dans cette courte étude.

Rappelons, tout d'abord, que l'idée de quitter Rio de Janeiro et de bâtir la capitale à l'intérieur était un vieux rêve national, qui a la valeur d'un symbole. Il datait de l'indépendance (1822). Nous nous rendons compte aujourd'hui, plus facilement, que le mythe, le symbole, la formule magique jouent un rôle considérable dans l'histoire des peuples. L'âme collective s'alimente de tels phénomènes de l'inconscient qui, souvent, remuent des contenus bien plus profonds que n'importe quels événements objectifs.

Il est ainsi possible de concevoir l'histoire du Brésil sous l'image d'une dialectique de trois mythes qui, en tant que paramètres, semblent conduire son évolution historique et s'épanouir dans l'espace géopolitique, en moulant le caractère national brésilien.

Il y a eu tout d'abord le mythe du Paradis tropical. Depuis Colomb, les colonisateurs qui ont débarqué sur ces plages d'une blancheur de neige, bordées d'élégants palmiers, aux vertes ondes farouches et au ciel d'azur, se sont laissé séduire par la beauté incomparable de la nature encore vierge. Dans une atmosphère aphrodisiaque, ils s'émerveillèrent de la nudité des Indiens qui les trompa avec l'image illusoire du bon sauvage, amical, innocent et pur. L'imagination de la Renaissance s'était mise à la recherche délibérée du paradis sur terre, du Nouveau Monde que les navigateurs ibériques étaient en train de découvrir pour l'Europe. Par Montaigne, puis par Rousseau, le mythe s'est emparé du mouvement romantique. Mais, au Brésil même, il peint la toile de fond de la société patriarcale, bâtie sur l'esclavage africain et la monoculture du sucre.

Toutefois, lorsque le colonisateur portugais s'est décidé à quitter les côtes pour pénétrer à l'intérieur des terres, il s'est tout d'un coup rendu compte, à sa cruelle surprise, que les Indiens n'étaient pas des innocents sans malice, mais des cannibales, assoiffés de sang, dont la résistance augmentait à mesure qu'il s'avançait sur leurs terrains de chasse. La nature ne les accueillait pas les bras ouverts, mais déchaînait contre eux - comme sur un tableau de Bosch - les fièvres, les insectes, les serpents venimeux, les montagnes abruptes, les fleuves aussi larges que des bras de mer, les pluies diluviennes, la forêt vierge impé nétrable, tous les pièges des tropiques. Claude Lévi-Strauss a considéré le Mato Grosso comme le milieu naturel le plus hostile que l'homme ait j amais affronté. L'antithèse de la vision édénique a donc été la hantise de L'Enfer vert. Les effets sociaux de ces tristes tropiques se réduisent en un seul mot : sous-développement. L'attitude envers ce milieu naturel, de la part du positivisme scientifique et littéraire du XIX et de la première moitié du XX siècle, est purement négative : les tropiques sont hostiles à la race blanche, ils sont habités par des « hommes de couleur » ignorants, paresseux, obscènes, inférieurs et non civilisables. Dans la littérature brésilienne, l'opinion européenne se traduit en une expression de pessimisme et de cynisme destructeur envers l'avenir et les possibilités culturelles du pays.

Un troisième mythe surgit cependant, pour surmonter les deux autres en une synthèse créatrice : l'Eldorado. C'est ce que, historiquement parlant, on désigne comme l'épopée des bandeirantes Au XVII siècle, un capitaine de prestige levait son drapeau (Bandeira) et, sur son ordre, quelques centaines, souvent quelques milliers de gens de toute classe, couleur et espèce partaient vers l'inconnu, à la recherche des esclaves indiens, de l'or et des pierres précieuses. « On dirait une race de géants », a remarqué Saint-Hilaire. C'est sans doute le phénomène le plus dynamique de l'histoire du Brésil. Notez que l'entreprise était collective, presque féodale, alors que les rush américains du XIX représentent des affaires purement individuelles. Partis de Sâo Paulo, les bandeirantes ont presque atteint les Andes et plus que doublé l'étendue du territoire, pour finalement découvrir l'or et les diamants à Goiàs et dans la région des « mines générales » (Minas Gerais). Puis le mouvement a brusquement cessé. Pendant deux cents ans, le vaste sertâo a été abandonné, sauf par quelques autres vagues de pionniers qui se sont succédé comme celles du caoutchouc en Amazonie et du café à São Paulo, à la traîne de nouveaux courants d'immigration.

L'esprit bandeirante, lui, est toujours vivant. C'est l'instinct nomade, le désir de partir, d'explorer, de s'établir et repartir sans cesse, de ceux qui vont à la recherche de
cette fille du sort,
de royaume en royaume,
fidèles courtisans
d'un volage fantôme.

Brasilia est l'aboutissement de l'épopée. Et la conception typiquement brésilienne du développement (ce qu'on appelle le desenvolvimentismo), c'est-à-dire l'industrialisation à toute allure, n'est autre chose qu'une forme moderne de l'instinct du conquérant d'autrefois.

Dans ce sens, le président Kubitschek a été le dernier des bandeirantes, avec tous leurs défauts et toutes leurs vertus. Son administration (1956-1961) marque le commencement du grand essor économique du pays qui, interrompu par l'inflation et l'agitation politique des années 61/64, s'accélère à partir de 1967-1968, au cours de ce qui est désigné comme la Révolution brésilienne.

La construction de Brasilia est donc une borne, un tournant décisif de l'histoire du Brésil. Elle symbolise la volonté de vaincre les conditions mortifiantes du sous-développement - le retard, l'ignorance, la misère, la maladie, les injustices qui ont été léguées par les siècles de colonisation. Malgré l'ambiguïté des événements politiques qui se sont succédé après le transfert de la capitale, Brasilia signifie, dans l'espace, ce retour vers le sertâo qui est dans la tradition la plus pure des bandeiras alors que, dans le temps, elle reflète le caractère essentiellement « futuriste » de la poussée en avant.

Quinze ans sont suffisants pour juger des effets du transfert dans le déroulement de la vie politique brésilienne. Ainsi, par exemple, la crise des années 1961-1964 se manifeste par un quasi-abandon de Brasilia. Le président Quadros déteste la ville où il est censé demeurer. C'est le moment, pour la nouvelle capitale, des plus graves dangers. Pourtant, le transfert est irréversible et toute la force de l'opposition, suscitée pendant l'administration Kubitschek, est insufrisante pour déclencher un mouvement de retour en arrière. Quadros s'isole dans son palais, s'embourbe, s'ennuie : il perd tout contact avec les masses, ce qui est fatal à un démagogue. Sa tentative de coup d'État dictatorial, en août 1961, aboutit à un échec et il renonce à la présidence.

Les jours qui suivent sont dramatiques. Pour la première fois, ce n'est pas la garnison de Rio (la l'° armée) qui dit le dernier mot, lors d'une crise constitutionnelle.

La prise du pouvoir par le vice-président Goulart est garantie grâce aux forces stationnées au Rio Grande do Sul. La débâcle économique et politique du gouvernement des gauches suit pourtant son cours, parallèlement à un abandon presque complet de la capitale par le président de la République qui, à la limite du désespoir, tâche en vain de rallier à sa cause les marins et arrimeurs de Rio.

De nouveau, lors du coup d'État du 31 mars 1964, la garnison de Rio est la dernière à se prononcer pour la Révolution. Ce n'est plus à Rio, en somme, que se décide le sort de la nation. Le Brésil est devenu trop grand, trop complexe. Dans un pays aux dimensions d'un continent, les forces sociales et politiques jouent chacune à sa manière, selon leur distribution régionale et leurs intérêts discordants, et c'est à Brasilia que le faisceau aboutit, le résultat n'étant plus déterminé par tel ou tel élément particulier, que ce soient les planteurs et industriels de São Paulo, les bureaucrates de Rio, les intellectuels, les journalistes ou l'Armée. C'est la volonté de la nation tout entière, mesurée en tant que somme de tous ces intérêts, qui s'exprime et se concilie à Brasilia.

En fait, Rio est instinctivement attirée vers tout ce qui est étranger, mais dans un sens particulier : vers ce qui est gai, exubérant, extraverti, source d'art et de jouissances plus légères. Ce caractère tant soit peu artificiel de l'ancienne capitale - qui avait nourri une immense bureaucratie oisive, à la recherche des conforts et des illusions d'une civilisation importée - est la raison, négative dirions-nous, du projet du transfert.

Rio n'a pas le climat, ni physique, ni moral, pour servir de siège à un gouvernement efficient qui se donne la tâche austère d'affronter les problèmes gigantesques du développement. En tant qu'expression suprême de cette vision du Paradis tropical dont j'ai parlé tout à l'heure, Rio est devenue une sorte de Cythère, entourée par toutes les séductions de son atmosphère luxurieuse. Au bord de la mer, à Copacabana ou Ipanema, des milliers de belles filles brunes, portant leurs mini-bikinis pour le plaisir des yeux, composent un tableau radieux de dolce vita en version touristique moderne. Ces plages offrent un soulagement à la chaleur étouffante de l'été qui s'abat sur le centre commercial. Le travail y est marqué par les frustrations du conflit inévitable entre l'appel de la plage et les exigences contradictoires de l'activité économique moderne.

C'est ainsi que les gouvernements d'autrefois s'efforçaient d'y créer une métropole aussi merveilleuse et confortable que possible, ce qui était dans l'intérêt des bureaucrates cariocas, mais pas nécessairement de tous les autres Brésiliens. Les autorités fédérales étaient sujettes aux pressions de l'opinion publique locale et souvent enclines à s'occuper d'affaires purement municipales, comme par exemple lorsqu'un incendie dans un nightclub à la mode provoqua l'intervention du ministre de la Justice, responsable des pompiers. Evidemment, l'ambiance délicieuse de Saint-Tropez ou de Miami n'est pas exactement ce dont on a besoin pour éprouver l'efficacité du pouvoir.

Il s'agissait donc, doublement, de quitter physiquement ce milieu séducteur pour un autre, plus sauvage, où l'on serait mieux à même de concentrer son attention sur les besoins de l'arrière-pays sous-développé. Ceux qui, à Brasilia, se plaignent d'un ennui mortel donnent par cela même raison à l'idée du déménagement. Car, puisqu'on n'a pas de quoi s'amuser à Brasilia, on travaille : voilà bien l'intention du projet!

Rio n'a cependant rien perdu de son importance, depuis le départ du gouvernement fédéral. Elle l'a tout simplement libéré : aujourd'hui, l'État de Rio de Janeiro, qui comprend la ville et l'ancienne province de ce nom, est la troisième unité de la fédération en population et la deuxième en puissance économique (avec 17 % du produit national brut). Concilier le travail et le plaisir, c'est maintenant l'affaire des Cariocas. Its sont d'ailleurs passés maîtres dans cet art admirable - ce qui est tout à leur honneur, dans notre cruelle époque qui découvre les limites humaines de la civilisation industrielle.

L'autre idée maîtresse de Brasilia - qui est celle de créer un instrument artificiel de l'État pour détourner vers l'Ouest le flot de la migration interne qui se déverse vers le Sud, à la recherche de travail et de meilleures conditions de vie - a été rudement mise à l'épreuve. La réponse, dans ce cas, n'est pas encore définitive. Il est évidemment trop tôt, comme l'ont montré les cens de 1960 et 1970, pour que se produise un mouvement démographique assez puissant pour contrecarrer la vague de tra vailleurs déferlant sur São Paulo et les autres Etats prospères du littoral méridional. Pourtant, en moins de vingt ans, la population du district fédéral est passée de 0 à 800 000. Trois cent mille personnes habitent le « planpilote », c'est-à-dire la ville proprement dite et sa banlieue résidentielle immédiate. Le reste est réparti dans une série de « villes satellites », conçues pour absorber l'excédent de travailleurs et professionnels de toute espèce qui, par milliers, immigrent chaque année. L'influence culturelle et les ressources éducationnelles et médicales de la capitale se font sentir non seulement au nord de Minas Gerais et au sud de Goiás mais sur un rayon de plus de 2 000 kilomètres, jusqu'en Amazonie.

Le concept de Brasilia en tant que « capitale routière » s'est traduit, du temps même du président Kubitschek, par la construction de la route allant à Belém, aux bouches de l'Amazone. Ce concept s'est épanoui au cours des dernières années, à la suite de la politique du président Médici visant à ouvrir à l'occupation de l'homme civilisé le plus vaste vide démographique, la dernière « frontière humaine » de la planète. Un réseau routier de plusieurs milliers de kilomètres, conçu en tant qu'instrument de conquête du sol, sera bientôt terminé. On pourra aller en voiture, sur route goudronnée, de Brasilia à Caracas, via Manaus - une distance comme de Madrid à Moscou.

Mais il est un autre aspect de l'idée de Brasilia sur lequel je désire maintenant attirer l'attention des lecteurs.

Ce qu'on appelle déjà le « miracle brèsilien » ne peut être compris exclusivement en termes de boom capitaliste. Malgré l'importance indéniable de l'initiative privée dans l'économie du pays, surtout en ce qui concerne le développement de l'industrie de São Paulo et de l'agriculture, il nous faut faire ressortir un autre facteur qui, à mon sens, joue un rôle aussi considérable. Ce facteur, c'est le Plan. Les Brésiliens veulent évidemment profiter du meilleur des deux mondes possibles, de sorte que presque toute l'infrastructure économique du Brésil est déjà aux mains de l'État qui possède des moyens d'action extraordinairement puissants pour diriger sa croissance. Dans ce sens, il est plus socialiste que n'importe quel pays occidental.

Le régime brésilien peut être défini comme une technocratie civile et militaire. Ces technocrates sont des fana tiques du Plan, selon la double considération des exigences de Sécurité et de Développement (Segurança e Desenvolvimento), la formule officielle de l'Ecole supérieure de guerre. Le secret du succès du régime se trouve dans sa stabilité, garantie par les Forces armées, qui donne aux investissements, nationaux et étrangers, la confiance nécessaire aux entreprises de longue portée et permet aux techniciens l'exécution de leurs plans, selon un programme qui dépasse l'avenir immédiat des administrations transitoires.

Or, la philosophie du Plan, c'est Brasilia qui l'a consacrée. Sa première application en date, c'est en effet le Plan pilote de la nouvelle capitale, ainsi qu'il a été élaboré par l'architecte Lucio Costa, le gagnant du grand concours de 1956. Ce ne sont donc pas les économistes avec leur modèle de plan quinquennal soviétique, ni les militaires avec leurs plans stratégiques d'état-major, ce sont les architectes et urbanistes qui, les premiers, ont formulé cette technique et l'ont appliquée à une oeuvre collective.

Descartes soutenait que les édifices dont un seul architecte était responsable se trouvaient être généralement plus élégants et commodes que ceux que plusieurs avaient tenté d'améliorer. C'est ainsi que la construction de Brasilia fut laissée aux soins d'un seul dictateur de génie: Oscar Niemeyer, décision qui assura l'unité du projet et de son exécution.

Voilà ce qui, je crois, constitue non seulement le trait original du , « modèle » brésilien de développement, mais aussi la physionomie particulière de la transformation psychologique qui affecte ce peuple (ce que Jung appellerait la Wandlung de son âme collective). Il est sans nul doute remarquable qu'un peuple essentiellement émotif et intuitif, un peuple à l'imagination débordante, mais dépourvu de toute habitude méthodique, de tout « esprit de géométrie », de tout talent d'organisation, un peuple imprévoyant qui a toujours eu recours à l'improvisation et au génie débrouillard, et qui ignorait tout du travail d'équipe, se mette tout à coup à planifier son destin de façon rationnelle et pragmatique.

Brasilia, c'est la révolution cartésienne, le nouvel âge de raison. Ce qui est d'autant plus curieux que nous sommes, en Occident, au beau milieu d'une époque qui se plaît à exalter l'irrationnel. Ce n'est pas en vain que Descartes est considéré non seulement comme le grand maître de l'âge de la Raison, mais aussi comme le fondateur de l'urbanisme moderne. C'est Descartes qui a traduit les idées architecturales de la Renaissance et du Baroque en de solides principes de pensée. « En considérant leurs édifices chacun à part, dit-il en se référant aux anciennes cités, on y trouve autant et plus d'art qu'en ceux des autres; toutefois, à voir comme ils sont arrangés, ici un grand, là un petit, et comme ils rendent les rues courbées et inégales, on dirait que c'est plutôt la fortune que la volonté de quelques hommes usant de raison qui les a ainsi disposés. » La volonté de quelques hommes usant de raison voilà le postulat du plan urbanistique moderne! C'est aussi le principe qui a présidé au projet du transfert et de la construction de Brasilia. C'est surtout la ligne d'action qui inspire la technocratie dans l'application de son modèle de développement à toute allure.

Le mérite de Brasilia, comme celui du « miracle » économique, c'est d'avoir été planifiée et construite selon une organisation de travail - un résultat d'autant plus exceptionnel qu'il n'existait pas au Brésil de tradition urbanistique. Elle n'existe d'ailleurs pas encore. Même pour des villes qui ont été fondées sur un plan, comme Belo Horizonte, par exemple, capitale de Minas Gerais (1897), ou Goiania capitale de Goiás (1934), la croissance a été laissée au hasard. Ces villes sont en train de devenir des monstres. Tel São Paulo qui, avec ses 8 ou 9 millions d'habitants, sera bientôt l'une des plus grandes (et des plus anarchiques) cités du monde. Il n'est peut-être aucun autre aspect de la vie collective des Brésiliens où leur génie (et leur vice...) d'improvisation ne soit si notoire que dans la manière insouciante avec laquelle ils laissent pousser les grandes villes-champignons.

Brasilia, quels que soient les défauts qu'on puisse lui reprocher, représente pourtant une sorte de manifeste, une déclaration de principe, un geste. Son origine se place à un moment historique caractérisé par l'accent sur le pragmatique et le rationnel, en tant qu'oeuvre commune de militaires, d'économistes, d'administrateurs, de brasseurs d'affaires, d'ingénieurs. Depuis Brasilia, le devoir semble s'imposer aux élites brésiliennes de n'exécuter aucun projet important qu'après un travail préliminaire de planification par équipe et en ayant soin de laisser de côté les circonstances aléatoires de la politique partisane. Il semble qu'elles lisent le Discours de la méthode pour bien diriger leur pensée vers un but clair et précis...

Toutefois, il faut bien reconnaître - car c'est la première fois que le talent national pour le travail rationnel s'est manifesté - que l'enthousiasme des néophytes n'a pu éviter des fautes, des exagérations, des détours regrettables.

On peut signaler à Brasilia trois sortes d'erreurs. La première provient de la non-exécution du programme, c'est-à-dire de la trahison du Plan pilote de Lucio Costa. Comme exemple, la croissance non prévue de certains quartiers commerciaux (sur l'avenue W-3) et le retard apporté à arboriser les quartiers résidentiels. Il est évident que la ville a un dynamisme propre et que l'on ne peut planifier exactement que pour un avenir immédiat. Lucio Costa ne pouvait prévoir l'expansion colossale de l'industrie automobile, mais il me semble quand même impardonnable qu'aucune mesure n'ait été prise, jusqu'à présent, pour pourvoir la capitale d'un système satisfaisant de transports collectifs rapides, de surface. Il est difficile d'admettre que, dans un pays pauvre et neuf, toute la classe moyenne soit censée se munir de Volkswagen. Le piéton, lui, est oublié, persécuté, renversé, tué. Sur les 15 kilomètres de l'axe résidentiel de la ville, les voitures se précipitent à toute vitesse, comme sur un autodrome, et le résultat est l'un des taux d'accidents les plus élevés du monde.

Le second type d'erreurs provient de la prééminence des considérations purement esthétiques sur les considérations fonctionnelles. Le dogmatisme de la nouvelle esthétique architecturale explique la manie de bâtir tous les immeubles, soit appartements, soit bureaux, sous forme de rectangles vitrés. Les préjugés de la Bauhaus ont sans doute une raison d'être dans un climat tempéré, mais est-il concevable, dans un pays chaud, d'édifier ces ènormes serres, ces étuves qui vous étouffent, simplement parce que c'est le canon du Corbusier ou de Gropius?

Un troisième groupe de manquements résulte d'un esprit de géométrie abusif. C'est le péché de fanatisme. Brasilia est accusée d'être froide, monotone, désespérante. Evidemment, toute cité moderne récemment construite manque d'âme. Peut-il en être autrement? Seule la patine du temps adoucit les contours et réchauffe l'atmosphère urbaine. Il est indéniable pourtant que Brasilia a un caractère quelque peu socialisant, qui s'explique par le désir délibéré de mêler les classes et d'éviter les voisinages trop scandaleux de luxe et de misère. On a même accusé Brasilia d'être < totalitaire », une sorte d'Alphaville, de 1984 orwellien. C'est peut-être vrai... mais dans le sens du marxisme-léninisme de quelques-uns de ses apôtres.

Une autre espèce singulière de fanatisme se situe dans le style des signalisations (ou manque de signalisations) et des adresses. Les quartiers n'ont point de noms, mais des chiffres cabalistiques. En voici un exemple : SQS-315-H-412. Cela signifie qu'on habite à l'unité de voisinage (Super-quadra) n° 315, dans l'aile sud. La série 300 est à l'ouest, entre les avenues W-2 et W-3. On compte do 1 à 16, à partir du centre de la ville : la 315 est donc l'avantdernière SQ du eôté sud-ouest. La lettre H indique le bloc; ou bâtiment (en général une dizaine par Super-quadra), mais la localisation de chaque immeuble dans le quartier n'est pas toujours facile à trouver. Le dernier numéro indique l'appartement 12 au quatrième étage. C'est rationnel. C'est aussi du Kafka. Les emplacements ne sont pas toujours logiques et on ne peut pas, malheureusement, les connaître tous par coeur. Après trois ans, je continuais à me perdre, et je n'ai pourtant pas très mauvaise mémoire et j'ai un certain sens de l'orientation. On a besoin de signes, d'indications et, la plupart du temps, ils n'existent pas. C'est un labyrinthe sans fil d'Ariane...

Nonobstant, il serait injuste de nier que l'idée du Plan à Brasilia possède certaines vertus pédagogiques. Elle habitue à penser. Elle exige une technique opérationnelle, exécutée avec persistance et continuité, sans interruption ou ébranlement. En tant que peuple d'intuitifs, porté à confier au hasard la solution de ses problèmes et à se tirer d'affaire grâce au système D (puisque, comme observait Clemenceau, grand psychologue, le Brésilien est trop intensément latin pour résister à la tentation de précipiter les événements), la clarté et la précision de la planification constituent un avantage, en compensant ce qui peut lui manquer en matière de raisonnement. De là, je répète, l'importance pédagogique de Brasilia dont les défauts de détail ne peuvent compromettre la valeur du tout.

Pour conclure. Les nouvelles capitales ont toujours eu un dessein manifeste, concret, de nature géopolitique; et un sens caché, secret, symbolique. Or, la connexion occulte est plus forte que la connexion apparente, disait déjà notre vieil Héraclite.

C'est le désir d'échapper à l'emprise du clergé d'Amon, à Thèbes, qui poussa le pharaon Akhenaton à construire sa nouvelle capitale au site de Tell El-Amarna. Ce sont les exigences de la sécurité de l'Empire, rénové par le christianisme, qui induisirent Constantin à abandonner Rome pour Byzance. Mais Constantinople et l'Horizon d'Aton eurent des conséquences religieuses et historiques qui transcendent le calcul politique immédiat.

Charles Quint s'installe à Madrid pour des raisons de santé, mais son fils Philippe II veut, à partir de ce donjon de la péninsule, consolider la politique centralisatrice de Castille. Louis XIV à Versailles rompt avec Paris, qu'il déteste, puis il soumet l'aristocratie à l'absolutisme royal. La rupture, cependant, prépare la chute de la Bastille. Le tsar Pierre le Grand décide « d'ouvrir une fenêtre sur l'Europe », en fondant Saint-Pétersbourg. Se rendait-il compte alors des conséquences à long terme d'un geste qui allait, par suite de la création d'une immense façade de culture occidentale, aboutir deux cents ans plus tard à la Révolution russe et au retour de la capitale à Moscou?

Le désir de trouver un compromis entre les seigneurs esclavagistes du Sud et les entrepreneurs yankees du Nord conduit certains sénateurs clairvoyants à se mettre d'accord sur le site de Washington, comme capitale fédérale des Etats-Unis. Mais ils ne se doutent guère que leur choix géographique assurera, quelque soixante ans plus tard, le triomphe de l'Union contre la Sécession des États sudistes. Canberra est de même un compromis heureux dans la querelle entre Sydney et Melbourne. Et Ottawa, entre le Québec, de langue française, et l'Ontario anglais.

Septième cité bâtie au même endroit, la Nouvelle-Delhi célèbre l'aboutissement du grand dessein impérial britannique. A peine achevée, elle en sonne le glas. Mais voilà qu'en devenant la capitale de l'Inde indépendante, elle lui assure la transmission de l'idée impériale et l'efficacité du civil service anglais.

Ataturk a eu de fortes raisons stratégiques pour reculer jusqu'à Ankara son quartier général, dans la guerre contre la Grèce. Puis il s'y installe, car il veut rompre avec le passé ottoman révolu, dont le symbole est Istanbul, de même qu'il désire reconstruire la Turquie moderne aux sources mêmes de la force turque, au plateau d'Anatolie.

A Brasilia, c'est un mouvement contraire à celui de Pierre le Grand et qui a plus de rapports avec les visées de Mustapha Kemal : il s'agit de quitter la fenêtre des régions côtières cosmopolites, pour se tourner vers le coeur du pays.

Voici le rôle de Brasilia : l'homme tropical doit filtrer, analyser. sélectionner, discriminer avec minutie, de façon à ne point gâter l'équilibre instable et délicat de la coexistence biologique dans ce milieu surchauffé. Pour éviter les épidémies, les inondations, l'érosion qui peuvent tout détruire en un moment, il doit s'isoler, se protéger, se débarrasser du surplus. Il doit faire en sorte que le milieu, surchargé de force vitale, ne l'absorbe et ne le suffoque. Nous dirions même qu'il doit s'introvertir, s'intérioriser. Voilà la justification théorique de Brasilia, selon l'essayiste brésilien Miran Latif (L'Homme et les tropiques). Sur le Plateau central, dans l'isolement, la tranquillité et le silence de la nouvelle capitale, derrière la protection de ses grandes fenêtres de verre, l'homme sera à même de contempler le tout d'un point de vue plus confortable, dans les meilleures conditions d'ambiance pour la planification centralisatrice d'ensemble. Là se trouve l'horizon nécessaire pour abstraire et observer les divers « Brésils > (Jacques Lambert), en les intégrant dans une seule perspective et en accueillant d'Europe et des Etats-Unis ce qui peut lui être profitable en tant qu'idées et moyens d'action, tout en laissant de côté, aux archives, ce qui n'est pas immédiatement utile.

La capitale cartésienne définit un nouveau chapitre de l'histoire du Brésil : celui du take off économique - n'atelle pas, d'ailleurs, la forme d'un avion et ne dépend-elle pas surtout de l'aviation pour ses contacts? Elle est le produit de l'intuition des besoins du pays et de sa grandeur future - et voilà que l'oiseau que dessine le Plan pilote en est le symbole.

Pour la première fois, l'homme occidental fait face à la forêt vierge avec des chances de succès et se fixe convenablement en son centre. Le Brésil est effectivement le premier exemple de l'établissement, au beau milieu des tropiques, d'une société multiraciale, industrielle, de culture occidentale et latine.

« Capitale de l'espoir », comme l'a proclamé Malraux civitas ubi silva fuit -, de ce poste de commandement central, le plan stratégique de développement s'épanouit à l'échelle du pays, et toutes les énergies de la nation sc concentrent pour la tâche grandiose d'y bâtir une nouvelle puissance et une nouvelle civilisation.