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L'AMBASSADEUR GUERRILERO
par Mario Vargas Llosa

Publié le 7.1.95 - "El País", Barcelone
12.2.95 - "Folha de S.Paulo", São Paulo

 

 
 

Les Instituts Liberáux du monde entier - j'appartiens à l'un d'eux et j'ai visité plusieurs d'autres - se composent en général d'une poignée de membres enthousiastes, quelques hommes d'affaires et autant de professeurs dont la formation en théorie économique et philosophie politique est d'habitude aussi admirable que leur incapacité de faire sortir des catacombes les idées magnifiques qu'ils soutiennent, et de les répandre auprès du grande public. Carlos Alberto Montaner pense que la difficulté viscérale qu'éprouvent les idées liberáles d'éveiller une mystique populaire et de contaminer des secteurs plus vastes - si on les compare aux idées socialistes, par example - découle du fait que le libéralisme contredit le sens commun, c'est à dire, les prétendues évidences cognitives. En effet, comment une ménagère ou un vendeur pourraient-ils accepter ce concept: moins un gouvernement intervient en matière économique, plus il y aura de l'ordre dans l'économie d'un pays, et les necessités de chacun seront satisfaites? Comment faire croire à un mécanicien ou un maçon que pour contribuer à la création de nouveaux emplois et défendre les salaires, la meilleure politique d'un gouvernement est de ne faire absolument rien, c'est-à-dire, de laisser au marché la solution du problème?

Les Libéraux disposent de solides statistiques qui démontrent que cela est vrai; mais une puissante tradition d'idées reçues, de mythes, de formules stéréotypées, de prejugés et fabulations idéologiques - parfois d'une forte incandescence émotionelle - l'emporte sur ces démonstrations raisonnables et rationelles, froides comme un poisson. De nombreux êtres humains se sont fait tués pour des causes nobles et pour d'innombrables stupidités; mais personne ne s'est jamais disposé, ni le sera sans doute jamais, à aller au bûcher ou à se placer devant un peloton pour la cause de la statistique. Voilà la raison pour laquelle je crains que beaucoup de gens ne continuent à étudier Marx, et très peu Adam Smith. Celui-ci était, naturellement, plus près de la vérité rationnelle que celui-là, mais sa vérité était insipide et renfermée dans le domaine de l'intelligence, tandis que les arguments de celui-là se nourrissaient de toutes les passions qui ont, tout au long de l'histoire, conservé vivant le rêve messianique.

Mais s'il y avait de nombreux libéraux doués du même élan polémique et de la combativité de l'ambassadeur José Osvaldo de Meira Penna, d'autres coqs chanteraient pour le compte du maigre troupeau libéral. Le nom semble trop long pour ce personnage à l'air ascétique de petit chevalier agé que j'ai connu à Curitiba. Tout en blanc habillé il distribuait des galanteries et aidait les dames à s'asseoir. Il n'était pas du tout ce prototype de diplomate que Jorge Edwards nomme le "tigre des coktails". À table, pendant le dîner, je l'ai entendu intervenir, deux ou trois fois, avec une fine ironie et, à l'aide d'une simple remarque, il réussissait à transformer un échange d'idées banales en une discussion si complexe que, cette muit même, j'ai commencé à feuilleter ses deux livres dont il m'avait fait cadeau. Quelle surprise! Impossible de les lâcher jusqu'a les avoir fini.

L'ambassadeur Meira Penna (retraité du service diplomatique, aujourd'hui professeur à l'Université de Brasilia) est un homme très cultivé, qui a lu tous les grands classiques et modernes de la pensée libérale, et qui a fait du libéralisme une doctrine vivante; il s'en sert pour élaborer une analyse subtile des problèmes politiques et culturels de l'actualité. Il est aussi un formidable polémiste qui, dans "L'Ideólogie du XXème. siècle", fait exploser tous les fétiches du populisme - marxistes, nationalistes, fascistes et "tiers-mondistes".

Sa thèse - selon laquelle toutes ces doctrines, malgré leurs diversités, se rattachent à l'étatisme, sont des variations du collectivisme, renforcent l'État-nation et réduisent ou éliminent la souveraineté individuelle, et sont par conséquent, à long ou court terme, incompatibles avec une économie prospère et une démocratie authentique - est très puissante et s'appuye sur des examples de l'histoire du XXème. siècle, où l'ambassadeur Meira Penna se déplace comme un chat sur le toit.

Mais les situations les plus éclatantes qu'il signale - et souvent les plus tristes - concernent presque toujours la réalité du Brésil. Dans les pages éblouissantes de ces essais, nous sentons, encore une fois, la frustration de ce pays qui voit sombrer ses aspirations de développement en raison de l'inconscience et de la démagogie de ses gouvernants.

Cependant, c'est surtout l'autre livre de Meira Penna, "Option préférentielle pour la richesse" (Rio, 1991) que m'a le plus frappé. L'ambassadeur partage sa curiosité intellectuelle de la philosophie économique et de la politique libérale avec une profonde adhésion aux théories psychanalytiques de Jung (il a fait des études à l'Institut C.G. Jung de Zürich) et la théologie. Les chapitres de ce livre tâchent d'intégrer ces trois parcours de la pensée dans une synthèse, et en dépit du fait que ces efforts n'ont pas toujours le même pouvoir persuasif, ils débouchent fréquemment sur des remarquables et créatives trouvailles.

La theologie de la libération est, bien-entendu, la cible préferée du raisonnement démolisseur de Meira Penna qui, en mettant sous la lumière de l'analyse logique "l'option préférentielle de la pauvreté" de ses adversaires, conclut que si ceux-ci étaient cohérents avec leurs thèses jusqu'aux ultimes conséquences, ils devraient s'opposer ouvertement à toute politique de développement et progrès matériel de la société, et considérer comme une sorte de modèle ou de prototype moral des pays tels que la Somalie, le Ruanda et l'Abyssinie, où en effet la société toute entière a atteint la fraternité universelle de la faim et de la misère partagées.

Rejeter la richesse comme une "valeur négative", stigmatiser ceux qui y croient comme des ennemis de l'esprit, et traduire en valeurs politiques et sociales la renonciation aux biens matériels, la disette et la privation physique, cette posture peut garantir une bone conscience "sociale" chez quelques croyants naïfs, ou malins, ou imprudents, mais en tant qu'alternative pour l'ensemble de la société une telle philosophie ne pourrait s'appliquer que dans le cas d'un village composé d'épaves humaines ou d'un groupe de primitifs tuberculeux. "Si les pauvres seuls et leurs défenseurs seront sauvés," dit Meira Penna, "l'enrichissement de tous les hommes entraîné par la Révolution Industrielle a condamné le monde entier à sa perte".

L'ambassadeur Meira Penna ironise avec une certaine cruauté quelques penseurs et hommes politiques brésiliens tels Helio Jaguaribe et le président récemment élu Fernando Henrique Cardoso, qui à présent défendent des thèses comme la décentralisation du pouvoir et la privatisations de l'économie, mais qui, il y a à peine quatre ans, aux dernières élections, ont appuyé la candidature de Lula, lequel, victorieux, aurait mis en application au Brésil des politiques populistes radicales. Il nous rappelle que tous les deux - surtout Fernando Henrique Cardoso - ont été des grands théoriciens et promoteurs de la "théorie de la dépendance"; celle-ci a renforcé dans tout le continente le nationalisme économique et la croissance démésurée de l'État, ce qui a retardé terriblement le développement de l'Amérique Latine.

Voilà le seul point sur lequel je suis en désaccord avec l'intrépide ambassadeur. Pourquoi Cardoso et Jaguaribe n'auraient-ils pas appris la leçon des évènements mondiaux qui se sont déroulés pendant les dernières années, surtout depuis la chute du Mur de Berlin et l'écroulement du mythe collectiviste et étatiste? Il y a des hommes qui ne sont pas capables de voir clairemente, dès le début, à travers le champ obscur et contradictoire des idées politiques, des systèmes philosophiques et des théories économiques. Il y en a parmi nous qui ont eu des difficultés - reculs, doutes, polémiques, révisions pénibles - pour arriver à des conclusions; mais pour un homme lucide privilégié comme lui, elles étaient évidentes dès le premier moment. En ce que concerne Fernando Henrique Cardoso, l'important n'est pas ce qu'il a pensé ou écrit, mais ce qu'il a dit et promis pendant sa campagne électorale, le programme qui l'a élu. Ce programme est rangé sur la modernité; ceux qui, comme l'ambassadeur Meira Penna, ont des idées et des principes que l'incarnent doivent désormais le lui rappeler et l'aider à atteindre ce but.