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Les Instituts Liberáux du
monde entier - j'appartiens à l'un d'eux
et j'ai visité plusieurs d'autres - se
composent en général d'une poignée
de membres enthousiastes, quelques hommes d'affaires
et autant de professeurs dont la formation en
théorie économique et philosophie
politique est d'habitude aussi admirable que leur
incapacité de faire sortir des catacombes
les idées magnifiques qu'ils soutiennent,
et de les répandre auprès du grande
public. Carlos Alberto Montaner pense que la difficulté
viscérale qu'éprouvent les idées
liberáles d'éveiller une mystique
populaire et de contaminer des secteurs plus vastes
- si on les compare aux idées socialistes,
par example - découle du fait que le libéralisme
contredit le sens commun, c'est à dire,
les prétendues évidences cognitives.
En effet, comment une ménagère ou
un vendeur pourraient-ils accepter ce concept:
moins un gouvernement intervient en matière
économique, plus il y aura de l'ordre dans
l'économie d'un pays, et les necessités
de chacun seront satisfaites? Comment faire croire
à un mécanicien ou un maçon
que pour contribuer à la création
de nouveaux emplois et défendre les salaires,
la meilleure politique d'un gouvernement est de
ne faire absolument rien, c'est-à-dire,
de laisser au marché la solution du problème?
Les Libéraux disposent de solides statistiques
qui démontrent que cela est vrai; mais
une puissante tradition d'idées reçues,
de mythes, de formules stéréotypées,
de prejugés et fabulations idéologiques
- parfois d'une forte incandescence émotionelle
- l'emporte sur ces démonstrations raisonnables
et rationelles, froides comme un poisson. De nombreux
êtres humains se sont fait tués pour
des causes nobles et pour d'innombrables stupidités;
mais personne ne s'est jamais disposé,
ni le sera sans doute jamais, à aller au
bûcher ou à se placer devant un peloton
pour la cause de la statistique. Voilà
la raison pour laquelle je crains que beaucoup
de gens ne continuent à étudier
Marx, et très peu Adam Smith. Celui-ci
était, naturellement, plus près
de la vérité rationnelle que celui-là,
mais sa vérité était insipide
et renfermée dans le domaine de l'intelligence,
tandis que les arguments de celui-là se
nourrissaient de toutes les passions qui ont,
tout au long de l'histoire, conservé vivant
le rêve messianique.
Mais s'il y avait de nombreux libéraux
doués du même élan polémique
et de la combativité de l'ambassadeur José
Osvaldo de Meira Penna, d'autres coqs chanteraient
pour le compte du maigre troupeau libéral.
Le nom semble trop long pour ce personnage à
l'air ascétique de petit chevalier agé
que j'ai connu à Curitiba. Tout en blanc
habillé il distribuait des galanteries
et aidait les dames à s'asseoir. Il n'était
pas du tout ce prototype de diplomate que Jorge
Edwards nomme le "tigre des coktails".
À table, pendant le dîner, je l'ai
entendu intervenir, deux ou trois fois, avec une
fine ironie et, à l'aide d'une simple remarque,
il réussissait à transformer un
échange d'idées banales en une discussion
si complexe que, cette muit même, j'ai commencé
à feuilleter ses deux livres dont il m'avait
fait cadeau. Quelle surprise! Impossible de les
lâcher jusqu'a les avoir fini.
L'ambassadeur Meira Penna (retraité du
service diplomatique, aujourd'hui professeur à
l'Université de Brasilia) est un homme
très cultivé, qui a lu tous les
grands classiques et modernes de la pensée
libérale, et qui a fait du libéralisme
une doctrine vivante; il s'en sert pour élaborer
une analyse subtile des problèmes politiques
et culturels de l'actualité. Il est aussi
un formidable polémiste qui, dans "L'Ideólogie
du XXème. siècle", fait exploser
tous les fétiches du populisme - marxistes,
nationalistes, fascistes et "tiers-mondistes".
Sa thèse - selon laquelle toutes ces
doctrines, malgré leurs diversités,
se rattachent à l'étatisme, sont
des variations du collectivisme, renforcent l'État-nation
et réduisent ou éliminent la souveraineté
individuelle, et sont par conséquent, à
long ou court terme, incompatibles avec une économie
prospère et une démocratie authentique
- est très puissante et s'appuye sur des
examples de l'histoire du XXème. siècle,
où l'ambassadeur Meira Penna se déplace
comme un chat sur le toit.
Mais les situations les plus éclatantes
qu'il signale - et souvent les plus tristes -
concernent presque toujours la réalité
du Brésil. Dans les pages éblouissantes
de ces essais, nous sentons, encore une fois,
la frustration de ce pays qui voit sombrer ses
aspirations de développement en raison
de l'inconscience et de la démagogie de
ses gouvernants.
Cependant, c'est surtout l'autre livre de Meira
Penna, "Option préférentielle
pour la richesse" (Rio, 1991) que m'a le
plus frappé. L'ambassadeur partage sa curiosité
intellectuelle de la philosophie économique
et de la politique libérale avec une profonde
adhésion aux théories psychanalytiques
de Jung (il a fait des études à
l'Institut C.G. Jung de Zürich) et la théologie.
Les chapitres de ce livre tâchent d'intégrer
ces trois parcours de la pensée dans une
synthèse, et en dépit du fait que
ces efforts n'ont pas toujours le même pouvoir
persuasif, ils débouchent fréquemment
sur des remarquables et créatives trouvailles.
La theologie de la libération est, bien-entendu,
la cible préferée du raisonnement
démolisseur de Meira Penna qui, en mettant
sous la lumière de l'analyse logique "l'option
préférentielle de la pauvreté"
de ses adversaires, conclut que si ceux-ci étaient
cohérents avec leurs thèses jusqu'aux
ultimes conséquences, ils devraient s'opposer
ouvertement à toute politique de développement
et progrès matériel de la société,
et considérer comme une sorte de modèle
ou de prototype moral des pays tels que la Somalie,
le Ruanda et l'Abyssinie, où en effet la
société toute entière a atteint
la fraternité universelle de la faim et
de la misère partagées.
Rejeter la richesse comme une "valeur négative",
stigmatiser ceux qui y croient comme des ennemis
de l'esprit, et traduire en valeurs politiques
et sociales la renonciation aux biens matériels,
la disette et la privation physique, cette posture
peut garantir une bone conscience "sociale"
chez quelques croyants naïfs, ou malins,
ou imprudents, mais en tant qu'alternative pour
l'ensemble de la société une telle
philosophie ne pourrait s'appliquer que dans le
cas d'un village composé d'épaves
humaines ou d'un groupe de primitifs tuberculeux.
"Si les pauvres seuls et leurs défenseurs
seront sauvés," dit Meira Penna, "l'enrichissement
de tous les hommes entraîné par la
Révolution Industrielle a condamné
le monde entier à sa perte".
L'ambassadeur Meira Penna ironise avec une certaine
cruauté quelques penseurs et hommes politiques
brésiliens tels Helio Jaguaribe et le président
récemment élu Fernando Henrique
Cardoso, qui à présent défendent
des thèses comme la décentralisation
du pouvoir et la privatisations de l'économie,
mais qui, il y a à peine quatre ans, aux
dernières élections, ont appuyé
la candidature de Lula, lequel, victorieux, aurait
mis en application au Brésil des politiques
populistes radicales. Il nous rappelle que tous
les deux - surtout Fernando Henrique Cardoso -
ont été des grands théoriciens
et promoteurs de la "théorie de la
dépendance"; celle-ci a renforcé
dans tout le continente le nationalisme économique
et la croissance démésurée
de l'État, ce qui a retardé terriblement
le développement de l'Amérique Latine.
Voilà le seul point sur lequel je suis
en désaccord avec l'intrépide ambassadeur.
Pourquoi Cardoso et Jaguaribe n'auraient-ils pas
appris la leçon des évènements
mondiaux qui se sont déroulés pendant
les dernières années, surtout depuis
la chute du Mur de Berlin et l'écroulement
du mythe collectiviste et étatiste? Il
y a des hommes qui ne sont pas capables de voir
clairemente, dès le début, à
travers le champ obscur et contradictoire des
idées politiques, des systèmes philosophiques
et des théories économiques. Il
y en a parmi nous qui ont eu des difficultés
- reculs, doutes, polémiques, révisions
pénibles - pour arriver à des conclusions;
mais pour un homme lucide privilégié
comme lui, elles étaient évidentes
dès le premier moment. En ce que concerne
Fernando Henrique Cardoso, l'important n'est pas
ce qu'il a pensé ou écrit, mais
ce qu'il a dit et promis pendant sa campagne électorale,
le programme qui l'a élu. Ce programme
est rangé sur la modernité; ceux
qui, comme l'ambassadeur Meira Penna, ont des
idées et des principes que l'incarnent
doivent désormais le lui rappeler et l'aider
à atteindre ce but.
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